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Naître dans une boucherie......drôle d'idée.
Ma mère ne venait pas y acheter son steak. Elle était chez elle, dans le lit de ses parents, dans le lit de sa propre naissance, dans une pièce contiguë à l'abattoir où précisément un porc couinait. Je ne respirai pas ; née trop tôt, déclarée morte née par le médecin du village venu à la rescousse, le crâne déformé par un hématome horrible ; rien dans ce tableau n'invitait à la vie...Je préparai en fait mon effet ; un cri provenant de mon petit corps fripé les surpris tous ; un drôle de cri : un bruit qui ressemblait selon ma grand-mère à une toux de vieillard, entre le râle et le grognement. Voilà, je suis dans les bras de mes jeunes parents fraîchement mariés d'avoir fauté, sans toit, sans argent, amoureux temporairement mais heureusement entourés.
Leur histoire commença  par un jour béni d'été ; un de ces jours de chaleur moite, quand enfants et vieux parents, ensemble sur les marches des pignons de maisons devisaient gaiement et se racontaient tour à tour la guerre, les morts, les potins du village et les prochaines fêtes des villes voisines. C'était la semaine de ducasses dans le village de ma mère et chacun se préparait : on cuirait les tartes, on boirait en famille un apéritif au bistrot, y grignoter les cacahuètes de la machine à 20 ct et jouer au baby foot en écoutant les disques du jukebox, on irait au manège avec les voisins, faire des rencontres, manger des frites dans des cornets en papier, et veiller tard, très tard. Mon grand-père paternel installait chaque année son manège juste devant l'église, devant la boucherie, sa magnifique chenille dragon, avec ses fils ; sa femme et leur fille s'occupant de leurs deux stands de tir et loterie. Ils étaient forains itinérant et leur roulotte les emmenaient au gré des fêtes du Nord, pauvres et courageux, durs et pleins de fantaisies, de couleurs et de rêves. Les jeunes gens se connaissaient de vue bien sûr mais cette année là, est-ce la chanson lancinante des "platters", le regard brillant des yeux verts prairie de mon futur géniteur où la moiteur du soir qui firent chavirer le coeur de maman assise sur les marches de chez elle regardant mon père debout sur son manège qui tournait, tournait, tournait et à chaque tour lui envoyait regards langoureux et bisous du bout des doigts ? Il a suffit de quelques soirées d'été et la vie en elle s'est installée.
L'affaire ne s'annonçait  pas vraiment acceptable et les bouchers peu enclins à accepter les forains mais les jeunes tourtereaux firent jusqu'au début de l'hiver une fête de leur amour décalé : une roulotte prêtée par des amis forains et maman se prenait pour une bohémienne, fière des photos d'elle devant leur campement, le travail si particulier des soirées animées et bruyantes des fêtes foraines, les caravanes des plus nantis et la route, de nouveaux horizons chaque semaine, les rires, la musique, les chants, une nouvelle vie pleine de surprises.
On la comprenait sans l'excuser bien sur : elle venait de perdre son père, foudroyé en plein travail dans la chambre froide, un quart de boeuf sur l'épaule, par une attaque cérébrale. Elle l'avait vu y entrer ; elle l'avait légèrement soulever pour poser sa pauvre tête sur ses genoux, embrasser une dernière fois et le haïr à jamais de les laisser seuls au monde ; elle,  la grande qui l'aimait tant et ses trois frères et soeurs, sa mère avec un commerce sur les bras, commerce si difficile à assumer pour une femme seule avec quatre enfants, un vrai travail de titan, une gageure, un sacrifice. Oui , elle le haïrait ce père absent,  même pour cause de mort précoce ; mais tous aussi : les gens du village qui sont venus à l'enterrement mais qu'on n'a pas revu pour aider, emmener les petits à l'école ou faire les courses, ou toutes ces taches prenantes qu'elle avait dû faire elle, au lieu de continuer d'aller en classe : travailler à la maison, faire les vaisselles de boucherie, surveiller les petits, aider sa mère en tout et ne plus vivre comme une enfant, remplacer un morceau de son père et le détester , pour les avoir laisser comme ça, d'un coup. D'ailleurs jamais depuis elle ne revit sa tombe et quand vint le jour de la mort de sa mère, elle lui fit une tombe ailleurs, dans un autre village et mes grands-parents ainsi ne seront jamais plus unis.

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